François Ozon parle de sa "comédie post #MeToo" "The Crime Is Mine"


Après « Peter van Kant », le réalisateur français François Ozon va beaucoup plus loin pour revisiter les dynamiques de genre et de pouvoir dans « The Crime Is Mine », une comédie d’ensemble luxuriante qui se déroule dans le Paris des années 1930. Librement inspiré de la pièce de 1934 de Georges Berr et Louis Verneuil, le film raconte l’histoire de Madeleine, une jolie jeune actrice sans le sou, accusée du meurtre d’un célèbre producteur. Aidée par sa meilleure amie Pauline, une avocate au chômage, elle est acquittée pour légitime défense et devient une star, ainsi qu’une icône féministe. « The Crime Is Mine », produit par Mandarin Cinema, réunit un casting tentaculaire, mené par une paire d’acteurs prometteurs, Nadia Tereszkiewicz (« Forever Young ») et Rebecca Marder (« Simone »), aux côtés d’Isabelle Huppert, Fabrice Luchini, André Dussolier, Dany Boon et Félix Lefebvre. Le film a été vendu par Playtime sur de nombreux marchés clés. Ozon a discuté de son nouveau film avec Variété après sa première mondiale lors de la soirée d’ouverture du Rendez-Vous Unifrance à Paris plus tôt cette semaine.

Votre film ressemble à un conte de fées, une histoire de Cendrillon, n’est-ce pas ?

François Ozon parle de sa

J’ai eu l’idée de faire ce film à une époque où tout était si déprimant pendant le confinement. Bien sûr, tout va encore mal avec la guerre en Ukraine, la récession, le réchauffement climatique… Mais à ce moment-là, j’ai juste eu l’envie de revenir à la comédie, de faire quelque chose de léger en abordant des choses qui nous préoccupent aujourd’hui, c’est-à-dire la dynamique du pouvoir et le statut des femmes. Dans la lignée de « 8 femmes » et « Potiche », deux autres films que j’ai réalisés traitaient également des femmes. Dans « 8 femmes », il s’agissait du renoncement au patriarcat, et dans « Potiche », il s’agissait de la montée du matriarcat, retraçant l’ascension d’une femme en politique. Il était lié à la campagne présidentielle de Ségolène Royal en France à l’époque. « The Crime Is Mine » parle finalement du triomphe de la sororité. Évidemment, cela fait écho à ce qui se passe depuis quelques années dans le monde occidental avec une nouvelle vague de féminisme.

Ce thème de la dynamique du pouvoir dans les arts était également au cœur de votre précédent film « Peter van Kant ».

C’est quelque chose qui me préoccupe parce que quand tu es réalisateur, tu es en position de pouvoir, donc ça te fait réfléchir à tes responsabilités. Beaucoup de gens dans l’industrie cinématographique remettent en question leurs propres positions, leurs façons de travailler. Et il semblait que pour aborder tous ces sujets avec un peu de fraîcheur, j’avais besoin de prendre un peu de distance, c’est pourquoi il était essentiel de situer cette histoire dans les années 1930. Il s’avère qu’il se passait des choses en France à cette époque avec une série de meurtres commis par des femmes. Le film évoque même l’histoire vraie de Violette Nozière, qui a fait l’objet d’un film de Claude Chabrol avec Isabelle Huppert, et il y a aussi les sœurs Papin, qui ont inspiré Jean Genet pour sa pièce « Les bonnes ». Ce qui est convaincant, c’est de regarder ces femmes criminelles avec le prisme historique que nous avons aujourd’hui et de les relier à la condition des femmes à l’époque.

Les dialogues sonnent si contemporains que j’ai supposé qu’il y avait un certain anachronisme dans votre film.

Ce n’est pas du tout anachronique. A part quelques expressions, ce qui est dit dans le film aurait pu être dit à l’époque. Je pense que le mot « sororité » n’existait pas. Mais il y avait encore les suffragettes car les femmes n’avaient pas le droit de vote en France dans les années 1930, elles ne l’ont obtenu qu’en 1945. Le patriarcat triomphait mais beaucoup de femmes le combattaient pour faire changer les choses.

C’est très agréable – et rare – de voir un film français qui se termine bien.

Oui, il y a quelque chose de joyeux; il se termine par une pièce de théâtre dans la lignée de Jean Renoir. C’est aussi une référence ludique au « Dernier métro » de François Truffaut, comme on passe de la réalité au théâtre. Puisqu’il y a une « mise en abyme » avec une actrice jouant une actrice, le film devait se terminer par une pièce de théâtre.

Le personnage d’Isabelle Huppert (Odette Chaumette) m’a fait penser à Norma Desmond dans « Sunset Boulevard » de Billy Wilder.

La véritable référence pour le personnage d’Isabelle Huppert est Sarah Bernhardt, une actrice française très célèbre de cette époque, une actrice qui a joué dans des films muets, qui était surtout une actrice de théâtre. Avec Pascaline Chavanne, la costumière, on s’est amusé à souligner le contraste entre les deux jeunes filles (Tereszkiewicz et Marder), très modernes et s’habillant très années 30, et le personnage d’Huppert, Odette Chaumette, toujours bloquée au début de le siècle. Elle s’habille avec des tenues des années 1910 !

Diriez-vous que votre film est comme une lettre d’amour au cinéma ?

Il rend hommage à l’esprit des comédies loufoques américaines des années 1930. J’avais en tête des films d’Ernst Lubitsch et de Frank Capra, qui étaient rapides avec beaucoup de dialogues. J’aime le rythme soutenu de ces comédies américaines des années 1930 ; c’était pour moi l’âge d’or des comédies classiques. Il s’avère que beaucoup de ces comédies se déroulaient à l’époque à Paris. Parce que Paris était considérée comme une ville où les mœurs étaient plus légères. Les producteurs pensaient que le public américain accepterait plus facilement ces histoires de trahison et d’infidélité si elles se déroulaient en France et à Paris. Cela n’a pas changé avec le temps puisqu’aujourd’hui nous avons « Emily in Paris » !

Mais c’est tellement somptueux, comme une vue idéalisée de Paris, surtout ces scènes avec les toits parisiens.

Il était important pour moi d’avoir une reconstitution réaliste du Paris des années 1930. Mais en même temps, on a aussi créé un Paris stylisé car ce Paris des années 30 n’existe plus donc il a fallu travailler avec des archives. Et on avait aussi en tête le Paris des années 30 vu par les Américains, comme dans le film « Victor Victoria » de Blake Edwards, où c’est un peu un Paris idéalisé.

Ce film a l’air cher. Diriez-vous que c’est votre film avec le plus gros budget jusqu’à présent ?

Je n’ai jamais fait de blockbusters, donc c’est raisonnablement budgétisé. Mais il était important que nous ayons cette qualité luxuriante, les décors et les costumes car c’est un film qui se veut vraiment agréable. Mais finalement ce film repose sur les acteurs.

La distribution de l’ensemble est si merveilleuse, en particulier le jeune duo féminin, Rebecca Marder et Nadia Tereszkiewicz, qui font actuellement partie des 10 talents à surveiller d’Unifrance pour 2023.

Oui, et quand je les ai choisis je n’avais pas encore vu les films qu’ils avaient fait. J’ai fait un long casting pour trouver les deux meilleures actrices qui pourraient nouer ce lien particulier l’une avec l’autre. Parce que le film avait besoin de cette alchimie entre ces deux filles. Et dès que j’ai vu Nadia et Rebecca, j’ai su que ça allait marcher. J’aime l’idée de faire un film avec deux actrices peu connues et de les entourer d’acteurs français célèbres. Pour refléter leur situation à l’écran, dans laquelle ils sont entourés d’hommes blancs de plus de 50 ans qui tentent de les séduire, et ils s’en sortent extrêmement bien grâce à leur intelligence et leur débrouillardise.

C’est tellement génial de voir Dany Boon dans un de vos films ! Il est surtout connu pour ses comédies grand public.

J’aime mélanger des acteurs qui viennent d’horizons différents et je ne suis pas prétentieux envers les films commerciaux. Pour « The Crime Is Mine », j’avais besoin de très, très bons acteurs car il y a beaucoup de dialogues, c’est rythmé et c’est une comédie. J’ai été ravi de travailler avec Dany pour la première fois. C’est un très bon acteur. Et comme tout le monde connaît son accent du nord de la France, il sera particulièrement drôle pour le public français de l’entendre avec un accent marseillais.

Comment était-ce de retrouver Isabelle Huppert après toutes ces années ?

Isabelle est une de mes actrices préférées. Nous avions fait « 8 femmes » ensemble il y a plus de 20 ans et ce que j’aime chez Isabelle, c’est qu’elle a beaucoup d’humour, sur elle-même, sur sa carrière. Elle s’est emparée de ce rôle avec joie et je pense qu’elle s’est beaucoup amusée avec !

L’avez-vous laissée improviser ?

Le texte était très important sur « The Crime Is Mine » car il fallait utiliser le vocabulaire français typique des années 30, mais le texte a conforté les acteurs, notamment pour le personnage d’Isabelle. Dans la pièce qui a inspiré mon film (de Georges Berr et Louis Verneuil), Chaumette était un homme. J’en ai fait une femme mais ça m’a amusé de garder les lignes de l’homme. Ils sonnent un peu vulgairement dans la bouche d’Isabelle mais sur le moment elle est si naturellement féminine que ça crée quelque chose d’unique et drôle.

Travaillez-vous déjà sur votre prochain film ? Vous êtes le réalisateur le plus prolifique que nous ayons en France.

Je ne travaille sur rien en ce moment à part promouvoir ce film. Je ne fais qu’un seul film par an depuis 20 ans, et je me rends compte que c’est une vraie chance pour moi d’avoir cette opportunité de travailler avec autant de liberté et de plaisir. Selon moi, la France reste le meilleur endroit pour qu’un réalisateur garde le contrôle de son travail de création. carole bethuel carole bethuel